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« Grabuge » sur La presse.tn

« Grabuge » sur La presse.tn

Avec la même verve que dans ses recueils précédents L’Idéal atteint (1988) et La Négociation (1990), Hichem Ben Ammar nous revient avec un nouveau cru de poèmes qui ont pris le temps de macérer. Sous l’intitulé de Grabuge, recueil de 96 pages, publié chez Contrastes Éditions, il participe à la rentrée littéraire, quelques jours à peine, après la remise des prix littéraires Comar d’or pour les romans en langue française de l’année 2020.
Pour le réalisateur de documentaires narratifs qu’est Hichem Ben Ammar, la pratique de la poésie n’est pas un vain mot. Elle est, à la fois, investigation et quête permanente. Ses films, de Cafichanta (1998) à Bourguiba de retour (2017), sont tous basés sur la technique du reportage. Néanmoins, ils sont imprégnés de poésie, tant l’observation du réel cherche à aller au-delà du visible et du superficiel.

Pour Hichem Ben Ammar, la poésie fait partie d’une pratique régulière depuis son plus jeune âge, c’est sa ligne de vie et son éthique ardue. C’est une plongée, une introspection à la recherche de l’autre en soi-même. La poésie devient ainsi une responsabilité à l’égard de soi et du monde.

Pour cet idéaliste, la poésie est une compagne, une fidèle amie, vers laquelle son âme, lasse des compromis, confie ses doutes, sa colère, ses rêves et ses questionnements. Une écriture libératrice, en somme ! Tantôt effervescente, tantôt sarcastique, tantôt lyrique, la cadence reste néanmoins intense, retenant le souffle du lecteur. L’agencement des textes par paliers thématiques y est pour quelque chose dans l’énergie et la tension qui émanent de ce recueil composé de six chapitres.

Mécanismes et secrets
de création

Le verbe dans Grabuge est clair et concis. Il va droit à l’essentiel, de manière fulgurante et furtive comme une flèche. La précision du choix des mots et celle du tir, résument la quintessence de l’idée, comme dans le poème Se réjouir d’une étincelle ou encore dans celui intitulé Jusqu’à la lie.

On est le témoin d’un faire qui dévoile à lui-même ses propres ressources et mécanismes. C’est une véritable poïétique en train de se façonner sous nos yeux. Le poème, dès qu’il commence à naître, cherche déjà à se surpasser.

Le premier mot fait germer le verbe suivant dans un enchaînement fécond de sonorités et de sens. Ce dernier engendre l’idée, laquelle à son tour, nourrit le vers qui va suivre. Mot accouchant d’une image et une suite de mots font naître tout un univers dans un rapport tumultueux, telle une cascade découvrant son propre cours. Une parole sans ambages, puissante, fluide, torrentielle, coule de source. Le courant est parfois si fort qu’on l’entend gronder, vociférer, hurler, déployant des sons qui vont jusqu’à surprendre ou secouer le lecteur, l’interpelant, l’invitant à réfléchir, à méditer, à se perdre et à se retrouver.
Des poèmes à lire à haute voix, parce que sonores. Ils sont le produit de l’expérience. Ils proviennent d’un corps possédant non seulement une intelligence du cœur, mais une sensualité, une sensibilité pétrie dans une certaine matière volcanique qui se souvient de l’état fusionnel : l’état d’innocence.

« Chanter tout seul à l’unisson
La poésie survient
Quand les mots tous ensemble se mettent à tinter
C’est-à-dire qu’ils changent de teinte
Dans la palette intermittente
Des retentissements »

Pour résumer, la poesis (du latin : action de faire) de la langue est ici un matériau foisonnant, prêt à prendre des formes multiples et à accoucher de nouvelles images. Les mots sont une matière palpable, une matière brute, concrète. Ils se laissent faire ou résistent, se donnent, se livrent, s’abandonnent, se modèlent comme de la glaise, lumineux ou mats, lisses ou rugueux, visqueux ou rêches, houleux ou écarlates. Ils possèdent une texture, un caractère. On a l’impression que certains mots sous la plume de Hichem Ben Ammar sautillent et que d’autres se tortillent. Entre jubilation et anxiété, ils crient ou bourdonnent, glissent, gémissent, jouissent, se vident et se remplissent, crépitent, comme un feu d’artifice.

Bref, chez ce poète, le mot invente de toute pièce le poème. Il en est le prétexte et la finalité. Une fois prononcé, le mot se libère, se laisse charmer dans son parcours par un autre mot.

S’il y a entente et correspondance, le plus fou embarque l’autre dans une aventure de séduction. Ainsi s’édifie le poème. Un mot appelant un autre et un vers répondant à un autre. Les voit-on complices, drôles, tonitruants, acerbes, crus, toujours énergiques et énergisants, jamais languissants, jamais morbides, jamais vulgaires.

Le personnage principal de Grabuge est donc bien le mot. Avec ses vibrations, et sa substance, il est la manifestation du tourbillon qui agite le monde intérieur du poète. Le verbe s’impose et résonne grâce à son arrangement, son égrènement. Le poème chante, s’élève et le mot explose lors de cet hommage qui lui est rendu. En d’autres circonstances, le poète s’adonne allègrement à un exercice ludique où presque tous les mots ont en commun la même syllabe, comme dans le poème « Extrapolations exaspérées ». Un pari, un jeu dites-vous ? Non, la poésie n’est pas juste un amusement. Elle extrapole en arrachant du sens au mot résonnant dans son intériorité, dans sa masse, tout enceint de sensations et d’idées qu’il est.

«Secret de fabrication
Je malaxe la chair avant l’enfournement
Je me sens pâtissier de la reine
Et au moment suprême de la délectation
La recette fond dans ma bouche.»

Echappant continuellement à son auteur, la poésie est jubilation jouissive, car elle regorge de surprises. « La poésie est l’occasion d’exploit et de trouvailles, c’est aussi l’occasion d’une découverte de soi. C’est une exploration des limites du verbe comme instrument de connaissance », affirme Hichem Ben Ammar. La poésie est, tout compte fait, cette praxis qui construit du sens et échafaude pierre par pierre les bases d’un ensemble de valeurs à vivre et à rendre effectives.

À la richesse de la langue, s’ajoute, dans ce recueil, une autre forme d’expression d’ordre visuel, celle des dessins en noir et blanc de l’auteur. « Ces gribouillages », comme il les appelle, font écho au grabuge. Ce ne sont pas des illustrations, ce sont des signatures organiques qui prolongent le cri contenu dans la plupart des poèmes.

Source : Lapresse.tn

Amel Bouslama

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